Approches Interdisciplinaires du Web

Suivez les évenements liés au projet de master AIW

« Approches Interdisciplinaires du Web » pour sortir de la crise… et préparer le monde de demain !

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L’essor de la société numérique

Des facettes essentielles de nos vies dépendent du numérique et du web. L’éducation, les loisirs, la sociabilité, le travail, une part croissante de ces activités est maintenant menée en ligne. La France s’est dotée d’un secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique. Mais il est déjà urgent d’aller plus loin encore en parlant de « société numérique », comme le suggère Nathalie Kosciusko-Morizet dans un entretien accordé à La Tribune1.

Les changements rapides liés au développement du web promettent beaucoup. Par exemple un meilleur accès de chacun aux soins et à l’éducation, de meilleures conditions de travail, une plus grande maîtrise de notre impact sur la planète. Ils promettent aussi beaucoup pour l’avancement de notre compréhension du monde et de la société. Le web représente la société numérisée, une quantité d’information massive qui peut être étudiée et comprise avec des méthodes nouvelles. Ainsi, l’étude de réseaux sociaux par des informaticiens ; l’étude quantitative de la dynamique d’évolution de la science, via les bases de données scientifiques disponibles en ligne ; ou encore le suivi précis de patients et le recueil de données médicales à grande échelle grâce à des réseaux sociaux comme patientslikeme.

Les frontières entre disciplines deviennent poreuses. Les concepts cruciaux pour l’étude et la compréhension de la société on-line ne sont pas cloisonnés dans une discipline : créativité, confiance, discernement, réputation, respect de la vie privée, modes de gouvernance, élaboration collective, propriété, régulation, universalité et respect des différences culturelles, facilité d’usage et d’accès, … Ces notions sont essentielles pour mieux comprendre le web et son impact sur la société, car elles formalisent les propriétés qui émergent des interactions entre la technologie et ses utilisateurs.

Une formation pour les acteurs et créateurs du web de demain

Nous croyons qu’il est urgent de créer une formation pour les acteurs et créateurs du web de demain. Pour cela, le Centre de Recherche Interdisciplinaire (Paris Descartes) et la Cantine ont lancé un projet de master “Approches Interdisciplinaires du Web” (AIW) en septembre 2008. Master expérimental, puisque n’étant pas accrédité pour le moment, il fédère néanmoins une centaine de personnes abonnées à la newsletter hebdomadaire, et une vingtaine de participants réguliers, autour de cinq clubs de réflexion (Web et Sciences Sociales, Approches Interdisciplinaires de l’Information, Histoire du Web, Manipulation de données et un atelier “technique”). Un cycle de conférences mensuelles autour des « Sciences du Web » se déroulant à La Cantine a également été lancé depuis fin mars 2009 à l’attention du « grand public averti ». Ces activités nourrissent une réflexion sur le contenu pédagogique du futur master ; nous entreprenons en effet des démarches pour accréditer la formation.

Nous proposons de créer une formation scientifique et interdisciplinaire, rassemblant des étudiants passionnés par le numérique et les nouvelles technologies et leurs applications. Ce master consistera en une année « propédeutique » avec acquisition de méthodes scientifiques et de connaissances de base sur les enjeux du web vu par les différentes disciplines. La deuxième année sera dédiée aux stages, ainsi qu’aux travaux et projets personnels : analyse de sujets interdisciplinaires en groupes, écriture de projets de recherche et réalisation de projets web. Le master s’inscrira dans une dynamique internationale, puisque de nombreuses initiatives similaires éclosent en Amérique du Nord, Europe et Asie (voir plus loin). Nous voulons que des pollinisations croisées (sous formes d’échanges, de projets communs, de séminaires…) se mettent en place entre ces cursus. Nous voulons aussi abolir les frontières entre master « pro » et master « recherche », comme recommandé par le rapport Jolion sur le grade de master. La démarche scientifique doit être généralisée dans l’enseignement, en tant qu’elle apporte des méthodes rigoureuses pour comprendre des objets complexes ; elle permet aussi de réintroduire une réflexion profonde et multi-facettes sur le web, réflexion qui manque à l’heure où innovation rime avec immédiateté et réactivité.

En résumé, des savoirs pointus dans une discipline acquis en licence, une ouverture aux concepts et méthodes d’autres disciplines, une large place donnée au travail personnel et à la réalisation de projets permettront aux étudiants d’acquérir l’attitude heuristique et fondamentalement interdisciplinaire, et la capacité à l’innovation continue requises pour créer le web de demain2,3.

Dans le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur français, cependant, porter un tel projet n’est pas facile. D’après nos rencontres avec les responsables de masters existant, créer une telle formation met de un an et demi (master mention économie appliquée spécialité Industries de réseau et économie numérique, Paris 6, 10 et 11, Telecom, X) à plusieurs années (master 2 “modélisation des systèmes complexes” IXXI – ENS Lyon, parcours et bientôt vraie spécialité). Pourquoi de tels délais ? Avant d’être approuvé par le ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur, un programme de master doit obtenir l’aval d’au moins une Unité de Formation et de Recherche (UFR). De quoi dépend ce soutien ? Souvent, les projets de formation sont en compétition pour obtenir l’aval de l’UFR (c’est le cas, par exemple, au sein de l’UFR d’informatique de Paris 7). Le choix se fait principalement, d’après les témoignages que nous avont recueillis, selon deux critères : d’abord l’argent que va rapporter une formation à l’UFR (les formations professionnelles, par exemple, rapportent en général plus d’argent). Ensuite, de façon naturelle, l’UFR porte les formations qui sont soutenues par la majorité de leur personnel. Cette structure favorise la mise en place de projets “classiques” et monodisciplinaires. Elle ne favorise pas l’innovation, les paris sur le futur et la pluridisciplinarité4. Ces difficultés sont de plus multipliées si le master est porté par plusieurs UFR, ce qui est souvent souhaitable pour un master interdisciplinaire.

De nombreux enseignants et chercheurs rencontrés se sont montré enthousiastes vis-à-vis de notre projet, et ont proposé leur contribution. Néanmoins, et pour toutes les raisons suscitées, aucun d’entre eux n’a voulu prendre le risque de s’investir pour porter le dossier, ses chances de réussite étant estimées trop minces.

Un précédent : le cas de la science des systèmes complexes

D’autres champs d’étude interdisciplinaires ont eu du mal à s’épanouir en France par le passé : c’est manifestement le cas de la science des systèmes complexes. Le Santa Fe Institute5, pionnier de ce mouvement, a été créé en 1984. La bannière « science des systèmes complexes » rassemble des disciplines (biologie, écologie, climatologie, sociologie…) dont les objets ont en commun certaines caractéristiques (grand nombre de composants, interactions non-linéaires…), et a permis de mettre au point un faisceau de méthodes d’étude et de concepts applicables sur tous ces objets (simulation individu-centrée, théorie du chaos, … – sensibilité aux conditions initiales, auto-organisation, graphes petit monde…).

En France, le “Réseau National des Systèmes Complexes” (RNSC) a été créé en novembre 2005 seulement. Une recherche rapide sur la base de données thomson/reuters permet de retracer par années l’occurence de l’expression “complex system” dans les publications scientifiques :L'expression complexe systeme dans les publications scientifiques

Le RNSC est composé de l’Institut des Systèmes Complexes Paris Ile de France, et de Institut des Systèmes Complexes Lyon Rhône Alpes. Il existe donc des stuctures administratives (le RNSC est un Groupement d’Intérêt Scientifique ou GIS) permettant de créer des instituts pour la recherche transdisciplinaire. Mais force est de constater que rien n’est prévu pour proposer des formations (nous avons déjà parlé plus haut de l’unique master en « modélisation des systèmes complexes » en France, créé à l’IXXI).
Richard Riley, ancien secrétaire d’état à l’éducation aux Etats-Unis, a notoirement prédit en 2004 que les « 10 métiers les plus demandés en 2010 n’existent pas aujourd’hui ». Nous n’allons pas aussi loin, mais il nous semble néanmoins que les changements sociétaux vont s’accélérer dans les prochaines années grâce au progrès technique, et notamment à l’irruption massive du numérique dans tous les domaines de la vie. Les étudiants d’aujourd’hui ont donc besoin de formations innovantes, qui leur offrent des méthodes pour « apprendre à apprendre », et qui transcendent les distinctions traditionnelles entre disciplines.

Retour au web

Cela fait quinze ans que le web est adopté par le grand public et personne ne maîtrise vraiment son développement . Des initiatives diverses éclosent pour étudier rigoureusement ce qu’est le Web aujourd’hui, en comprendre tous les aspects visibles et invisibles et guider son évolution pour qu’il serve au mieux l’humanité.
Tim Berners-Lee et d’autres chercheurs du MIT et de l’université de Southampton ont lancé en 2006 le projet Web Sciences Research Initiative 6 ; Georgia Tech et son initiative “New face of computing”7 s’orientent vers les usages et les aspects sociaux de l’informatique pour concevoir un monde meilleur ; enfin, le réseau international iSchools 8 (se destine à l’étude des usages de l’information dans la société numérique. L’esprit de ces projets est très bien repris dans l’article de Ben Schneiderman paru en 2007, «Web Science: A Provocative Invitation to Computer Science ».

Ne soyons pas à la traîne. Dans un champ qui promet de se renouveler techniquement, de se complexifier socialement, et d’influencer tous les aspects de la vie économique, politique, sociale et individuelle, nous avons plus que jamais besoin d’un projet pédagogique et scientifique innovant pour former les acteurs et créateurs du monde de demain, et concrétiser les formidables promesses du web.

François Blanquart


Quelques notes et compléments d’information

1. Nathalie Kosciusko Morizet : “Je ne suis pas seulement le Ministre du réseau, du débit, du nombre de mégabits qui arrivent chez vous, mais aussi de l’usage que vous voulez en faire. Mon titre est ambigu : derrière le développement de l’économie numérique, il y a aussi la société numérique” dans son entretien à la Tribune.

2. Le rapport « France numérique 2012 » pour le développement de l’économie numérique insiste d’ailleurs sur la nécessité d’ « attirer les meilleurs étudiants dans les STIC (sciences et technologies de l’information et de la communication) »

3. Edgar Morin : « Les problèmes fondamentaux et/ou globaux que nous devons affronter en tant qu’ individus et citoyens nécessitent l’association de savoirs divers en une connaissance complexe. Rousseau disait de son élève : « je veux lui apprendre à vivre ». La mission de l’université serait d’aider les étudiants à affronter les problèmes de leur vie individuelle, sociale et civique. Bertrand Russell disait : « Qu’est-ce qui fait qu’un enfant de 5 ans éveillé et curieux devient un adolescent stupide et ennuyeux. »Et il répondait : « Quinze années d’éducation britannique. » » dans une interview au Monde.

3. Sur la créativité et la « dictature de la majorité » : L’influence de la composition des groupes et des processus de décision sur la créativité a été notamment étudiée par Charlan Jeanne Nemeth de l’université de Berkeley. Elle est l’auteur de nombreuses publications de références dans le domaine, qui montrent notamment que la présence d’une majorité dans un groupe favorise la pensée convergente dans la prise de décision, car les membres du groupe se concentrent sur les idées qu’ils ont en commun. Pour encourager les idées originales et les solutions innovantes, il est même souhaitable que des personnes du groupe se fassent « avocat du diable » en défendant les points de vue opposés à la majorité (une technique largement utilisée dans les réunions de groupe quand des solutions inventives sont requises)

5. Santa Fe Institute : « The Santa Fe Institute is devoted to creating a new kind of scientific research community, one emphasizing multi-disciplinary collaboration in pursuit of understanding the common themes that arise in natural, artificial, and social systems”

6. Web Science Research Initiative : “Since its inception, the World Wide Web has changed the ways scientists communicate, collaborate, and educate. There is, however, a growing realization among many researchers that a clear research agenda aimed at understanding the current, evolving, and potential Web is needed. If we want to model the Web; if we want to understand the architectural principles that have provided for its growth; and if we want to be sure that it supports the basic social values of trustworthiness, privacy, and respect for social boundaries, then we must chart out a research agenda that targets the Web as a primary focus of attention”

7. Georgia Tech’s new face of computing : “At the College of Computing at Georgia Tech, we’re creating the social and scientific computing breakthroughs that are revolutionizing life in the real-world. By doing this, the College cultivates tomorrow’s leaders and sets the agenda for the future of technology and improving how we live, work and play. CoC’s inclusive outlook, unconventional approach to education and renowned technological expertise breeds an environment of innovation that’s ahead of its time.”

8. iSchools : “The iSchools take it as given that expertise in all forms of information is required for progress in science, business, education, and culture. This expertise must include understanding of the uses and users of information, the nature of information itself, as well as information technologies and their applications

Written by clairefilou

5 mai 2009 à 3:34

Publié dans Uncategorized

Une Réponse

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  1. […] autant de bonnes raisons de ne pas risquer de compromettre ce projet en précipitant les choses. En leur état actuel, de toutes façons, il était rigoureusement utopique d’espérer mettre sur pied une telle […]


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